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Textes critiques

 

 

"Caroline Chopin, torsions sens(uelles)" par Caroline Canault  >>> ICI


 
"Caroline Chopin, attentes avec l'inespéré" par J-P Gavard-Perret"


    Faisant de l’imaginaire et du travail le creuset de son exploration Caroline Chopin s’introduit au carrefour du monde extérieur (réalité) et du  monde profond (réel). Convaincue qu’il y a non seulement une face cachée des êtres et des choses mais que cette face cachée est nécessaire à leur être, c’est donc à la charnière entre deux mondes que l’artiste se situe  en une quête d’un sens qui toujours entraîne plus loin celui ou celle qui refuse de fermer les yeux. Ses sculptures ne cessent de quitter le statut d'objet afin de remonter le temps, incandescence passée tout en envisageant le futur, combustion à venir. Elles ne sont pas uniquement surfaces, formes et matières : elles s'auscultent pour ne garder que des empreintes essentielles dans le droit fil d'un Moore.
 
    Caroline Chopin cherche une concentration là où beaucoup se contentent de la dispersion ou de l'inventaire. Elle opte pour la beauté loin de tout ce qui pourrait en devenir le négatif. Son travail est celui d'une perfection formelle des plus nécessaires au fil d'un imaginaire dont la réalisation ne débouche pas sur le néant mais donne vie à nos gouffres intérieurs. S'ils n'ont pas encore de noms ils possèdent ici des tensions dans l'immobilité de la présence qui s'érige. Se détachant de toute agressivité la sculpture atteint une puissance irradiante qui permet de parachever le monde au sein d'une plénitude réduite à l'essentiel. Le "jeu" n'est plus de savoir à quelles autres formes dans le réel ces œuvres font penser. Autour d'elles l'air s'emplit de lumière. Une matérialisation des éthers s'accomplit, une concentration : ses débordements ne sont que ce plein auquel Caroline Chopin donne un cerclage.
 
    De tels travaux sont animés d'une lumière interne et d'une chaleur infuse. Emerge une vision féminisée, idéale et "céphalomorphe" (de Mandiargues) où se dessine une histoire connue et inconnue au sein d'un espace physique et mental qui nous éloigne du quotidien encombré.  Dans un dialogue soutenu entre la présence fortement matérielle et l'intervention fortement “ émotionnelle ” l’artiste ne se contente pas de s’affronter à la matière-objet.  Surgit aussi un arrachement dans le soliloque du geste : il rompt la fixité et l’opacité pour donner naissance à un règne énigmatique. Charnelles voire sensuelles ces œuvres restent pourtant très habitées d'âme. C'est elle qui les fait vibrer dans leurs rondeurs qui appellent presque la caresse. Caroline Chopin nous plonge dans le monde muet de l’injonction où la trace devient énergie sourdement incorporée par la puissance d'une création. En elle une sérénité demeure.
 
    Nous retrouvons le monde de la présence de la recherche du ciel donc de l’éthernité. En ce sens, reprenant des règles anciennes, l'artiste impose une iconographie paradoxale de la modernité. Ne cherchant pas à faire du neuf pour du neuf, ne se contentant jamais d'exploiter une imagerie sur laquelle il pourrait s'appuyer, elle développe cet univers aussi mental que physique cité plus haut. Nous sommes ainsi confrontés à une oeuvre excitante propre à développer notre curiosité sur tout ce qui nous encastre généralement dans le monde du quotidien. Evitant d'un autre côté toute symbolique (cette commodité de la sculpture) ce travail nous fait revenir dans l'origine du monde. Avec les rondeurs des pièces érigées à la verticale la sculpture joue sur une nécessaire ambiguïté et un décalage. Elle  fait du spectateur un être à la fois libre et aimanté qui rappelle ce que Char demandait à l’être pour qu’il voie : “ Penchez-vous, penchez-vous davantage ”.
 
    La part s’ombre trouve ainsi non seulement un espace mais une lumière. Celle-ci conduit de l'obscur au transcendant et permet explorer les envers d'une réalité confuse. Le tout non sans
tendresse (au contraire) qui rapproche de ce que nous ignorons encore. Il ne faut donc  pas chercher ailleurs l’ailleurs mais ici-même dans l’ascèse et le recueillement. Comme Caroline Chopin  avance face contre terre face à la matière en une marche à la fois dans et contre le réel, il faut - armé de l’incertitude de notre  pensée-corps -  se laisser pousser  vers le ciel tout en se rapprochant de la terre dont tout part. A travers l’argile l’artiste explore ce qui demeure caché  afin de rendre un peu moins incohérente la condition d’exister. Elle atteint le lieu de l’insécurité puisque ce qu’elle découvre suscite forcément une peur : il faut en effet apprendre à reconnaître ces arpents de lumière arrachés à notre obscur, il faut apprivoiser cette clarté qui couve dans nos cendres toujours inachevées et encore incandescentes. 
 
   A la recherche de l’harmonie Caroline Chopin s’inscrit en faux contre toutes les vulgarités et les approximations du temps. Les formes de ses sculptures avancent nues, dépouillées, libres, chargées du seul désir de vie. Pas plus réaliste que fantastique l’œuvre garde la puissance d’aller vers ce qu’on ne voit pas encore mais qui  éloigne des images reflets et afin d’atteindre des lignes sinon plus pures du moins dépouillées de toute émotivité factice.  La créatrice rappelle combien être sculptrice ne revient pas “ faire ” une image ou l’ériger en piédestal. L’art  - pour qu’il permette de voir et non pas de croire voir -  ne passe que par les formes les plus dépouillées. Celles qui jouxtent le silence qu’elles tentent de faire reculer en extrayant non la proximité du lointain mais le lointain de la proximité.
 
   Caroline Chopin sait que les œuvres ne possèdent pas le monde mais qu’elles peuvent en dessiner d’autres contours et ce plus profond de notre tête, de notre âme, de notre corps. Parce que l’artiste connaît ce que Bernard Noël nomme son “ inutilité et sa faiblesse » que paradoxalement elle  peut nous faire sortir un peu de notre obscurité.   Ajoutons pour finir que chez elle l’art ne se pense pas, ne se contente pas d’éprouver des émotions, il avance sans présumer a priori de sa forme. Car si l’insaisissable se piège avec la matière il n’est nulle grille  préétablie afin d’en venir à bout. L’insaisissable qui nous lie à la terre ne se capte que dans l’errance, que dans le manque. La créatrice n’est donc pas une prophète. Elle a bien mieux à faire que postuler sur l’éternité éphémère. Elle doit se coltiner avec la matière,  faire l’épreuve de son désir et de son manque afin de voir  ce que ça cache au fond d’elle, au fond de nous en une « entente avec l’inespéré » (Char). Il n’existe à ce titre pas de tache plus urgente et plus utile.
 
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Docteur en littérature, Jean-Paul Gavard-Perret enseigne la communication à l’Université de Savoie (Chambéry). Membre du Centre de Recherche Imaginaire et Création, il est spécialiste de l’Image au XXe siècle et de l’oeuvre de Samuel Beckett. Poète et critique il collabore à de nombreuses revues et a publié une quinzaine de livres, de textes brefs ou d’essais

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